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5 articles avec portraits liquides

Vibration

Publié le par Lettres à l'amer

Il est fin comme ses traits. Le monde qui l'habite est une vaste étendue insaisissable. Tout le traverse, la porte est ouverte ; dans ce flot il pêche l'idée à la ligne, qu'il dissèque, consigne. Toujours ailleurs, on ne peut l'accaparer.

En lui pousse une forêt, dans un bruit assourdissant ; son iris la laisse apparaître sans qu'on puisse en saisir l'immensité. Écouter ne suffit pas à entendre les échos de cet arborescent chaos. En proie aux mystérieux prédateurs de cet écosystème, il fuit et s'y perd lui même.

A chaque pas, il grelotte, et dedans retentit tout autant, grave et caché comme l'est le son de son chant. Tendu, seul au milieu des autres, il détonne en silence. Le monde qu'il habite est agité et vacillant.

Il a l'oreille dans un autre univers, mais sait recueillir en son creux les éclats d'autres coeurs. Il a l'inflexion délicate d'une corde sensible quand on l'effleure, par hasard ou par chance ; il se répand alors en une mélodie douce et riche, qui fond en un liquide précieux.

Publié dans Portraits liquides

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Bleu de trypan

Publié le par Lettres à l'amer

C'est d'abord un regard. Pas à pas, il imprime sa couleur dans mes cellules. Je peins ma période bleue dans une cage éblouissante. Seulement deux billes pour anéantir toute tentative de fuite ; c'est un jeu d'enfant. Sous le joug d'une étoile froide et d'une autre morte, je peine à me réchauffer.

Ensuite une bouche, fine, délicieuse, mais empoisonnée. La douceur de ses baisers n'a d'égale que l'ampleur de ses mensonges. Elle sert une boisson corrompue que j'ai savouré jusqu'à l’écœurement. Des reflux acides désagrègent ma confiance.

Puis, des mains qui changent les caresses en torture. Des bras qui enserrent, des armes si chaleureuses, où je m'accroche jusqu'à l'enfer. J'attends le temps de m'en défaire. Étreinte lacérante pour douleur lancinante, comme ces chansons que nous échangions.

Des traits angéliques et fragiles pour dissimuler ce vecteur de mort. C'est la brindille si sèche qu'elle peut incendier la forêt. Une pensée parasite qui me ronge, que je dois faire un lointain songe. La peur renait sans cesse de ses cendres, un petit tas de pensées grises qui irritent mes sens.

L'amour s'est mu en fardeau puis en blessure, et pourtant je respire encore. Je tuerais cette bête tapie dans mes souvenirs à coup de dents à la face du monde.

Publié dans Portraits liquides

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Un verre de folie douce

Publié le par Lettres à l'amer

Le portrait est achevé, le monde entier pourra bientôt distinguer ce que je vois de tes traits. Ce sont de beaux traits, mais j'ai bien peur que personne ne saisisse bien à quel point ils sont importants. Pour mon regard avisé, tes couleurs vibrent ; un plaisir pour mon coeur. J'aimerais les saisir ici, les capturer, les presser si fort qu'elles redeviendront liquides. Voilà une essence que je me dois de rajouter à la mienne, généreusement, si j'espère rendre le mélange doux, léger et frais.

Je veux me verser sans fin ce vert précieux et si doux. Saveur délicieuse d'un respect sans faille. Je me plais à la goûter encore, et encore, jusqu'à être ivre de joie. J'y plonge mes yeux, et par eux, mon âme entière, sans aucune crainte ; je pourrais bien avoir peur du vide, ça n'est pas là que j'en trouverais.

J'aime l'accord parfait de cette voix cristalline, et ce chant libérateur. Les mots courageux qu'il porte ont délié ma langue et mon corps, relancé cette ascension que je trouvais insurmontable. C'est une vague qui roule et heurte mes eaux sans s'y briser, elle s'y mélange dans une volonté mutuelle de s'étendre, et nous traçons tout droit vers des paysages plus grand et plus doux.

Côte à côte, nous dessinons des aubes plus roses, nous tissons des couchants plus roux, sculptons des ciels plus bleus. Nos rires s'écoulent dans une cascade géante et sans doute inépuisable. Au fond de ma bouteille j'ai stocké nos souvenirs, provisions indispensables à mon voyage. Ainsi tu m'accompagnes à chaque heure, précieux porte bonheur.

Je ne souhaite rien de plus que continuer notre route dans le creux du lit de cette douce rivière. Je t'aime.

Publié dans Portraits liquides

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Ferrer le poisson

Publié le par Lettres à l'amer

D'autres disaient que tu faisais bassement la cour à un oiseau de malheur. Clouée au sol, j'ai pris les transports en commun. Le hasard est mécanique sur ce chemin de fer, il est en route, il file droit sans nous prêter réellement attention. Les portes s'ouvrent sans s'inquiéter de ce qui pourrait se jouer sous leurs yeux vides.

Une curieuse créature partage cet aquarium à vapeur. L'instant où la sirène hurle, j'ignore tout de la façon dont on va s'en sortir sans eau, je crains même le prédateur potentiel. Pourtant, quand je regarde dans la vitre, je vois dans le reflet cet inconnu scrutateur. Découverte surprenante ; je gratte encore le verre pour démonter ce tour.

De la méfiance aux regards complices, il n'aura fallu que quelques kilomètres. Pourtant dans tout cet air, je suffoque. Tu me gonfles, jusqu'à ce que j'éclate. Tu me fous en l'air, alors je saute presque en marche pour rejoindre mon verre d'eau, frontière rassurante.

J'ai fait le tour de la question et de mon bocal. Et me revoilà sur ta ligne, fraiche et neuve. J'ai une bouteille pour le chemin, et je m'habitue au vacarme et à la vitesse de ta route. Un pont sur l'eau : voie ferrée, voie maritime ; finalement tout s'accorde, l'inconnu est devenu une indispensable présence, et la route s'offre sans trop hésiter.

Et si le train s'arrête, nous profiterons d'un plongeon monumental et inexorable, ailés sans savoir voler. Tout baigne.

Publié dans Portraits liquides

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Fantôme de paupières

Publié le par Lettres à l'amer

Je ferme mes yeux, et je vois les tiens. L'image est imprimée bien nette derrière mes paupières. Mes bras sont persuadés que tu y es encore, drôle d'oiseau perché.

A l'aise, tu fais ton nid. Plantée là, comme un étendard en territoire conquis, une douce odeur de tabac que je n'ai jamais invitée. Entre les draps, le parfum est plus riche : fruité et opulent.

Je me souviens ce jour où tu jonglais avec mes mots, agile et souple. Tu les attrapais avec précision, les faisais tournoyer, et puis tu me les relançais. Expérience habile, surprenante, enrichissante. Un simple jeu pour s'apprivoiser, même si j'ai peur d'y laisser des plumes.

Dans mon écrin de verre, je succomberais au murmure d'une simple brise. Quand elle souffle, je frissonne, et j'oublie l'eau dehors. De toute façon, j'ai fondu, comme les glaces du pôle Nord, mais si tu veux, j'ai encore de la place pour toi.

Doux spectre qui surprend mon regard. Tu hantes cette alcôve que je m'étonne de construire, un petit coin tendre et clair où la vérité ne blesse plus. La lueur d'un jour neuf réchauffe l'endroit sans t'éveiller ; ce n'est rien, tu es ici chez toi, et je peux bien t'attendre quelques heures.

Publié dans Portraits liquides

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